Lorsque les journalistes belges Kristof Clerix de Knack et Joël Matriche et Louis Colart du Soir ont rapporté les événements du 9 décembre 2022 (ils avaient tous reçu des instructions dans un groupe Signal, sachant alors ce qui allait se passer) puis les perquisitions policières qui ont déclenché le scandale Qatargate, ils ont présenté l’histoire comme une grande victoire contre la corruption au Parlement européen. Trois ans plus tard, les enquêtes judiciaires placent ces mêmes journalistes—et leurs journaux—au cœur d’une controverse soulevant de sérieuses questions sur l’éthique journalistique, l’indépendance éditoriale et les frontières entre presse, police, parquet et services de sécurité de l’État belge.

Journalistes et rédactions sous examen
Kristof Clerix, spécialiste des questions de renseignement et de sécurité au hebdomadaire néerlandophone Knack, et Joël Matriche et Louis Colart, tous deux journalistes judiciaires au quotidien francophone Le Soir, sont explicitement nommés dans des documents judiciaires examinés par les tribunaux belges. Les trois sont des journalistes expérimentés bénéficiant d’un accès institutionnel profond—un atout qui, dans cette affaire, semble s’être transformé en une relation de travail exceptionnellement proche avec les forces de l’ordre.

Les enquêteurs ont découvert de multiples échanges entre ces journalistes et des responsables de haut rang de la police anti-corruption et du parquet belge. Ces contacts auraient eu lieu non seulement après les étapes d’enquête, mais également avant, y compris des réunions destinées à coordonner le calendrier et l’angle de la couverture médiatique.
Coordination du récit
Selon les témoignages cités dans le dossier, des réunions ont eu lieu plusieurs semaines avant les perquisitions de décembre 2022 entre des responsables policiers et des journalistes du Soir et de Knack. L’objectif était explicite : s’assurer qu’aucun article ne serait publié avant le début de l’action policière. Cette coordination dépasse largement les pratiques habituelles de protection des sources ou d’embargo.
Le 8 décembre 2022, la veille des perquisitions, des articles brouillons préparés par Clerix, Matriche et Colart ont été échangés au sein d’un groupe de messagerie privé. Ces brouillons contenaient des détails sensibles, notamment le nombre de perquisitions prévues, l’identité des suspects et des références à de grosses sommes d’argent qui n’avaient pas encore été officiellement comptées.
Les journaux comme multiplicateurs opérationnels
Lorsque les perquisitions ont commencé le 9 décembre, Le Soir et Knack ont publié presque simultanément des « exclusivités mondiales ». Le ton de leurs articles était affirmatif, présentant Qatargate comme la révélation d’une vaste organisation criminelle structurée opérant au sein du Parlement européen.

L’un des épisodes les plus frappants a été la publication par Le Soir d’une photographie mise en scène montrant des piles de billets saisis soigneusement disposés aux côtés du logo de l’unité de police anti-corruption. Les documents judiciaires indiquent que cette image a été produite à la demande d’un haut responsable de la police et distribuée de manière préférentielle aux journalistes ayant « respecté l’accord ».
La photo s’est rapidement diffusée dans le monde entier, renforçant visuellement le récit de culpabilité à un stade où aucune décision judiciaire n’avait encore été prise.
Présomption d’innocence mise de côté
Pendant les premiers mois de l’affaire, Le Soir et Knack ont publié un flux constant de documents fuités : transcriptions d’interrogatoires, hypothèses d’enquête et documents internes de la police. Ces fuites étaient largement incriminantes. Les éléments favorables à la défense—ou mettant en doute la théorie de l’accusation—étaient pratiquement absents de la couverture médiatique.
Des responsables policiers ont plus tard admis être étonnés du niveau de détail publié, y compris les montants exacts d’argent révélés avant que les procédures officielles de comptage ne soient terminées. Certains enquêteurs ont reconnu que les journalistes semblaient parfois mieux informés que la police elle-même.
Silence éthique
Malgré la gravité de ces révélations, ni Le Soir ni Knack n’ont fourni d’explication publique détaillée sur leurs choix éditoriaux. Kristof Clerix, Joël Matriche et Louis Colart n’ont pas offert d’évaluation éthique transparente de leur rôle, et leurs rédactions n’ont pas abordé la question de savoir si les limites professionnelles avaient été franchies.
Ce silence contraste fortement avec le rôle décisif que leur couverture a joué dans la formation de l’opinion publique autour de ce qui a été à plusieurs reprises décrit comme « l’affaire du siècle ».
Quand les journalistes cessent d’observer le pouvoir
Alors que les tribunaux belges examinent désormais la légalité de l’enquête Qatargate, le rôle de la presse ne peut être ignoré. Si l’affaire s’effondre pour des raisons de procédure, la responsabilité ne reposera pas uniquement sur les magistrats ou les policiers.
Elle soulèvera également un problème plus large et plus préoccupant : comment des journalistes de médias respectés comme Le Soir et Knack—représentés par Kristof Clerix, Joël Matriche et Louis Colart—ont pu franchir la ligne, passant d’observateurs indépendants à participants actifs d’un récit piloté par l’État.
Qatargate pourrait finalement être retenue non seulement comme un échec judiciaire, mais comme un avertissement sévère sur ce qui se passe lorsque le journalisme abandonne la distance, le scepticisme et la retenue en échange d’accès et d’influence.
