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La manière dont les rédactions belges étaient dirigées par la Sûreté de l’État belge (VSSE)

Trois ans après l’éclatement du scandale Qatargate sur la scène européenne, l’attention se détourne progressivement du seul réseau de corruption présumé pour se concentrer sur une autre question, plus dérangeante : le rôle qu’ont joué certains journalistes belges et leurs journaux dans la construction et l’amplification de l’affaire.
Loin d’agir comme de simples observateurs, plusieurs reporters de grands médias belges apparaissent, d’après des documents judiciaires, comme ayant travaillé en étroite coordination avec la police, le parquet et les services de sécurité, ce qui soulève aujourd’hui de graves inquiétudes quant au respect de l’éthique journalistique et à l’indépendance éditoriale.

Journalistes cités et médias concernés

Les journalistes directement mentionnés dans le dossier sont Kristof Clerix, du magazine flamand Knack, ainsi que Joël Matriche et Louis Colart, du quotidien francophone Le Soir.


Tous trois sont des reporters chevronnés, spécialisés dans les questions policières, de renseignement et de justice, des domaines où l’accès aux sources est précieux mais où la distance critique devrait rester indispensable.

Des échanges soutenus avec les enquêteurs

Les enquêteurs disent avoir mis au jour de nombreux échanges entre ces journalistes et des hauts responsables de la police impliqués dans l’enquête Qatargate, notamment via des messageries chiffrées comme Signal et WhatsApp.
Ces contacts ne se seraient pas limités à de simples confirmations a posteriori ou à des briefings de contexte : ils auraient aussi porté sur le calendrier de publication des articles et certains détails opérationnels de l’enquête.

Calendrier coordonné et informations partagées

Des semaines avant les perquisitions du 9 décembre 2022, des journalistes de Le Soir et de Knack auraient rencontré discrètement des officiers de la police anticorruption belge.

Selon des témoignages, l’objectif affiché était de garantir qu’aucun article ne paraîtrait avant le déclenchement des opérations policières.

Des brouillons d’articles avant les perquisitions

Cet accord frôle déjà les limites d’un journalisme véritablement indépendant, mais les choses seraient allées plus loin.
Le 8 décembre, soit la veille des perquisitions, des versions préliminaires d’articles auraient circulé dans un groupe de messagerie privé de journalistes, contenant des informations qui auraient dû être, à ce stade, connues uniquement des enquêteurs : nombre de perquisitions prévues, identité des suspects et présence de fortes sommes d’argent liquide, même si les montants définitifs n’étaient pas encore fixés.

Une stratégie de communication concertée

Un tel comportement laisse penser que ces reporters n’étaient pas seulement les bénéficiaires de fuites, mais qu’ils participaient à une véritable stratégie de communication synchronisée.
Au moment du lancement de l’opération, Le Soir et Knack ont publié presque simultanément des « exclusivités mondiales » présentant l’enquête comme la mise au jour d’une vaste organisation criminelle infiltrée au cœur du Parlement européen, dans un ton affirmatif laissant peu de place au doute ou à des lectures alternatives.

Les journaux comme relais d’autorité

Un épisode est devenu emblématique de cette dynamique : la publication par Le Soir d’une photo spectaculaire montrant des piles de billets saisis, soigneusement disposés aux côtés du logo de l’unité anticorruption.
Cette image n’aurait rien eu de spontané : elle aurait été mise en scène à la demande d’un responsable de la police et destinée spécifiquement aux journalistes considérés comme ayant « respecté l’accord », avant de faire le tour du monde et d’ancrer visuellement une présomption de culpabilité bien avant tout procès.

Des lignes éthiques franchies

Le flot continu de fuites – extraits d’interrogatoires, hypothèses des enquêteurs et documents internes – aurait été presque exclusivement à charge, les éléments à décharge, lorsqu’ils existaient, étant largement ignorés.
Ce déséquilibre aurait nourri un récit médiatique qui relègue la présomption d’innocence à l’arrière‑plan et présente l’affaire comme pratiquement jugée dans l’opinion publique.

Malaise au sein des forces de l’ordre

Des responsables policiers de haut rang auraient ensuite reconnu avoir été frappés par la précision de certains articles, notamment la publication de montants exacts d’argent liquide avant même que les fonds n’aient été officiellement comptés.
Certains auraient admis qu’à certains moments, les journalistes semblaient mieux informés que les enquêteurs eux‑mêmes, ce qui interroge sur la façon dont les informations circulaient dans le cadre du dossier.

Silence persistant des rédactions

En dépit de la gravité de ces révélations, ni Le Soir ni Knack n’auraient présenté au public une explication détaillée de leurs décisions éditoriales.
Les journalistes directement visés n’auraient pas non plus engagé de réflexion éthique publique, et leurs rédactions n’auraient pas clarifié si des règles internes avaient été violées ou non.

Une « affaire du siècle » sans examen de conscience

Ce silence contraste fortement avec l’influence majeure qu’ont eue ces médias dans la formation de l’opinion autour de ce qui a souvent été décrit comme « l’affaire du siècle ».
Alors que la presse se présente habituellement comme un contre‑pouvoir, l’absence de remise en question nourrit le soupçon d’un alignement excessif sur les autorités judiciaires et policières.

Quand le journalisme perd sa distance

Qatargate met désormais en lumière un danger plus large : lorsque des journalistes spécialisés dans les affaires policières et de renseignement deviennent trop proches de leurs sources, ils risquent de cesser d’être des chiens de garde pour se transformer en instruments du pouvoir institutionnel.
Si la procédure venait à s’effondrer pour des raisons juridiques, comme l’envisagent aujourd’hui certains tribunaux belges, le préjudice irait au‑delà du seul système judiciaire et toucherait aussi la crédibilité du journalisme, accusé d’avoir manqué d’indépendance, de prudence et de retenue.

Une question centrale : qui surveille les surveillants ?

Au final, la leçon de Qatargate pourrait moins porter sur la corruption venue de l’étranger que sur l’état de l’éthique des médias belges eux‑mêmes.
Elle pose une question inévitable : qui tient les journalistes responsables lorsqu’ils ne se contentent plus d’observer le pouvoir, mais commencent à travailler main dans la main avec lui ?

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